Le KYBALION : PREFACE

Le KYBALION est certainement un livre sortant de l’ordinaire et marqué du sceau de la sagesse et du mystère. Son titre même est étrange : par sa racine, KBL, peut-être pourrait-il être rattaché à la Kabbale ; en tout cas, nous croyons savoir que le Maître psychiste américain, W. W. Atkinson, n’est pas resté étranger à sa publication, et nous le félicitons d’avoir contribué à reconstituer pour notre époque les vestiges d’une science, jadis toute-puissante.

Car ce petit livre est très profond, sous son apparente simplicité : trop profond, même, pourrait-on dire.

J’ai eu l’occasion de commenter ailleurs ses préceptes, et un de mes honorables critiques (dans une Revue anglaise, publiée aux Indes), nous a fait à tous les deux – le KYBALION et moi – l’honneur de répéter ses sept Lois en prouvant péremptoirement, par le contexte, que leur portée dépassait (et de beaucoup, malheureusement) son intellect.

A présent, me direz-vous, l’incompréhension est parfois une des formes les plus raffinées de la flatterie involontaire…..

Les métaphysiciens de notre époque ne sont que trop, hélas, accoutumés à cette sorte de flatterie.

Au point que, si le public les approuve, ou dit les comprendre, ils commencent à craindre d’avoir laissé échapper quelque bévue.

En général, le privilège de voir plus avant que les autres se paye cher sur cette terre.

Singulier et contradictoire état d’esprit de la foule humaine, qui est à la fois irrésistiblement attirée par le Progrès et qui abreuve en même temps d’outrages ceux qui s’efforcent de lui en ouvrir la voie.

Bien heureux encore quand elle ne les crucifie pas ! Mais cela, par bonheur, ne se fait plus guère de nos jours… Donc, passons.

Il existe, au-dessus de toutes les autres (qui en sont comme des rejetons abâtardis) une Philosophie éternelle et universelle, dont l’origine se perd dans la nuit des âges.

Semblable à ces grands fleuves dont les eaux deviennent de plus en plus troubles et bourbeuses à mesure qu’elles s’éloignent davantage de leur source, la grande Philosophie éternelle se souille et se contamine dans son conflit avec les passions humaines, pour finalement devenir ce que nous nommons « les systèmes philosophiques ».

Mais le Principe reste pur, malgré cet abondant limon qu’il charrie, et les Sages peuvent le retrouver, partout et toujours identique à lui-même, sous l’innombrable diversité des apparences.

C’est de ce Principe immuable que traite le KYBALION. C’est lui la source même de toute la Philosophie Hermétique.

La voix du Maître des Maîtres, du premier Pharaon de l’Egypte, du trois fois grand Hermès, profère une fois de plus les secrets de l’Eternelle Sagesse, qui ont déjà retenti à travers plus d’une centaine de siècles.

Les Lois suprêmes qui président à la manifestation des Mondes – et de nous-même – y sont exposées dans leur plus pure simplicité.

Le grand problème de la Vie, cette éternelle énigme que le Sphinx fatal pose à tous les Œdipes l’un après l’autre : ce problème ne peut être résolu que par la Science.

Et non pas par la vaine science moderne, qui, exclusivement analytique et matérielle, est d’une impuissance lamentable quand il s’agit de rassembler ses rameaux épars pour en former un édifice tant soit peu systématique et homogène.

C’est la Science ancienne seule qui, synthétique de sa nature, de son essence, de sa substance même, nous offre la possibilité de nous arracher aux griffes du Sphinx.

Les Lois de la Vie sont plus importantes que la Matière de la vie, parce que, connaissant les premières, nous dominons la seconde : le Sphinx est notre esclave et non plus notre bourreau.

Sous le nom d’Art Royal, ou d’Art Sacré, les anciens sacerdotes Egyptiens professaient et pratiquaient tout un ensemble de doctrines qui n’est parvenu jusqu’à nous que par sa réputation et quelques rares vestiges.

Ces doctrines, dans leur ensemble, embrassaient tous les rapports de l’Homme avec la Nature, et leur pratique rendait l’Initié Roi de l’Univers matériel : d’où Art Royal.

Mais, comme ces doctrines étaient basées sur le grand axiome sacré de l’Unité du Tout, on pouvait encore considérer l’Art Royal sous son aspect de science du Premier Principe, c’est-à-dire Science de Dieu, et le dire Art Sacré.

Les anciens étaient trop profondément pénétrés du premier axiome hermétique : le Tout est Un, pour songer jamais à séparer – comme nous l’avons fait — la. Science de la Religion ou de la Philosophie.

Ce fut là la première de nos erreurs et la source de toutes les autres.

Mais, pour les anciens Egyptiens, toute la Nature était la Vie, et la vie était Dieu : donc, quiconque étudiait la Nature devenait, par cela-même, sacerdote de l’Eternel.

Et inversement, tout membre du Collège sacerdotal, en s’instruisant dans cette sainte théologie devenait un savant naturaliste.

Toutefois – et c’est là que la différence avec les Modernes prend les proportions d’un abîme – pour les anciens Egyptiens la Nature comprenait tous les Mondes Invisibles, aussi bien que ce Monde Visible dans lequel se cantonne la science moderne.

Ils étudiaient le Monde des Causes avec autant d’ardeur que nous le Monde des Effets.

De sorte que l’Art Sacré était toujours et partout la Science de la Vie : de la vie dans l’Invisible, aussi bien que de cette vie qui tombe sous nos sens.

Et d’ailleurs, l’Homme n’était point pour eux un hors d’œuvre de la Nature : ils le jugeaient simplement un petit monde dans le grand, et les mêmes Lois qui régissaient le grand s’appliquaient aussi bien au petit.

Il est à la fois risible et pitoyable, aux yeux des Initiés modernes, de voir attribuer la découverte de la Loi d’Evolution à Darwin, ou celle du mouvement de la terre à Galilée, pour ne citer que deux faits précis.

Quiconque est le moins du monde versé dans les Sciences anciennes, sait que ces deux lois entre mille autres (que nous n’avons pas encore eu le loisir de « découvrir ») étaient une parcelle de l’Art Royal.

De même, tout ce que Mesmer a bien voulu ressusciter de nos jours sous le nom de « Magnétisme Animal » est une autre bribe du même Art.

La Chimie (dont la racine Khem est le nom même de l’Egypte), est d’une origine purement Hermétique, et la Transmutation (ou application de l’Evolution aux métaux) était une branche de l’Art Sacré.

La Magie, bien entendu (et une Magie telle que nous ne la connaissons plus de nos jours, par suite de l’absence de Maîtres assez évolués pour pouvoir la pratiquer) faisait encore partie de l’Art.

Bref, on pourrait dire assez exactement que l’Art Sacré des Sacerdotes Egyptiens était la synthèse de toutes nos sciences modernes, avec la Philosophie, la Religion et bien d’autres Rites en plus.

D’ailleurs le seul but de cet Art Sacré était ouvertement d’accélérer l’Evolution du Sage qui le pratiquait, ce qui, nécessairement, présuppose la connaissance de la Loi d’Evolution.

Voilà donc, dans soir ensemble, quel est le sujet, le but du KYBALION.

Mais, pour en aborder l’étude fructueuse il est indispensable de commencer par s’élever au-dessus des méthodes habituelles à la science moderne : leur tourner le dos, pour ainsi dire.

Et c’est la logique pure qui nous y conduit.

Car enfin, si la science moderne, avec tous ses développements, nous avait dotés d’une vie saine, harmonieuse, belle et parfaitement heureuse, personne n’aurait l’idée saugrenue de chercher autre chose.

Mais comme, bien au contraire, ses tentatives jusqu’à ce jour n’ont abouti qu’à une civilisation manifestement défectueuse, à une dégénérescence menaçante de la race et à des calamités de toute sorte, il est évident qu’il faut nous tourner d’un autre côté pour dompter le Sphinx qui toujours rôde, destructeur, autour de nous.

Notre conscience nous permet de juger l’arbre par le fruit qu’il porte.

Au lieu d’essayer vainement d’étreindre le faisceau, infiniment développé, des manifestations de la Nature, tâchons de maîtriser plutôt le petit nombre des Causes qui les déterminent.

Décidons-nous à saisir les rênes de l’attelage du char de la Vie au lieu de tenter maladroitement de le diriger en poussant aux roues.

La tâche est plus digne de nous et le résultat sera certainement plus heureux.

Reconnaissons sans fausse honte que nous sommes – nous autres modernes – de simples enfants en ce qui concerne la Sagesse, et remontons intrépidement le cours des âges pour retrouver le fil du Labyrinthe que nous avons laissé échapper par mégarde.

Il n’y a pas de honte à s’être trompé : comme le dit si bien le proverbe latin : c’est humain.

Mais la faute lourde (et grave dans ses conséquences) commence quand on prétend s’entêter dans l’erreur et qu’on veut la faire triompher à tout prix.

On engage ainsi la lutte avec le Sphinx sur son propre terrain, là où il est le plus fort : dans l’Empire du Mal ; cela, c’est son domaine privé : nul ne peut s’y aventurer sans succomber.

Laissons une bonne fois nos yeux s’ouvrir à la vraie Lumière, et nos oreilles à la voix éternelle de la Nature ; cessons notre poursuite insensée des Effets, en la remplaçant par la connaissance et la maîtrise des Causes. Dès lors, le Sphinx vaincu deviendra un aussi bon esclave qu’il était un maître mauvais et cruel.

Toutes les calamités que nous subissons ne sont pas sans remède : elles sont le résultat direct de nos contraventions insouciantes aux Lois de la Nature.

Rentrons dans le chemin direct de l’Évolution, conformons-nous aux Lois de la Vie, et tout aussitôt, nous verrons naître autour de nous la Paix et l’Harmonie.

Car – et c’est par là que je veux terminer – la Science Synthétique est tout aussi importante à pratiquer que la Science Analytique.

Tout le monde sait qu’il ne suffit pas de connaître les remèdes qu’on devrait appliquer : il faut les appliquer.

De même, dans les Sciences psychiques, il ne suffit pas de savoir qu’il faudrait agir ou penser de telle ou telle manière : il faut – et il faut de toute nécessité – conformer sa vie à sa conscience ; il faut imperturbablement pratiquer ce qu’on sait.

Ce sont les Actes qui comptent, aussi bien dans le domaine de l’idéal que dans le monde matériel.

Les Lois du Kybalion sont idéalement belles, mais si on ne les réalise pas en pratique, elles seront comme un festin splendide devant lequel on se laisserait mourir de faim.

Albert L. CAILLET.
Paris, Mars 1917.